Leçons 1/4 · 20 min
Latence et débit : ce que coûte la distance
La question de départ
Vous envoyez un fichier de 5 Mo à un serveur lointain. Votre connexion annonce 40 Mbit/s. Combien de temps cela prendra-t-il ? Beaucoup répondent : « 5 Mo = 40 mégabits, donc une seconde ». C'est faux dès que le serveur est loin. Il manque la latence.
Deux grandeurs différentes
- Le débit (bandwidth) : combien de bits passent par seconde, en Mbit/s. C'est la largeur du tuyau.
- La latence : le temps pour qu'un message aille d'un point à l'autre. Souvent on parle du temps aller-retour (RTT, round-trip time). C'est la longueur du tuyau.
Un camion peut transporter une énorme quantité de données (grand débit) mais mettre une journée (grande latence). Un SMS est petit mais arrive vite.
Une limite physique
La lumière dans une fibre optique se propage à environ 200 000 km/s, soit à peu près les deux tiers de sa vitesse dans le vide. Ce n'est pas un défaut des opérateurs : cette limite vaut pour la fibre classique ; seule la vitesse de la lumière dans le vide est une borne absolue (des liaisons hertziennes ou à fibre creuse s'en approchent, sans la dépasser). Prenons deux centres de données hypothétiques distants de 6 000 km :
- aller simple : au minimum 6 000 ÷ 200 000 = 0,03 s = 30 ms ;
- aller-retour : au minimum 60 ms, en réalité davantage, car la fibre ne suit pas la ligne droite et les routeurs ajoutent des délais.
Exemple détaillé : le modèle simplifié de l'atelier
Durée totale = (nombre d'allers-retours d'établissement) × RTT + taille × 8 ÷ débit. Pour 5 Mo, 40 Mbit/s, RTT = 120 ms et 2 allers-retours d'établissement :
- transmission : 5 × 8 ÷ 40 = 1 s = 1 000 ms ;
- établissement : 2 × 120 = 240 ms ;
- total : 1 240 ms.
Divisez la taille par 10 (500 Ko) : la transmission tombe à 100 ms mais l'établissement reste à 240 ms. Pour les petits messages, c'est la latence qui domine ; pour les gros fichiers, le débit. Un message de consensus est petit : toute la vie d'un protocole de consensus est donc rythmée par les allers-retours.
Explorez l'outil request-path : DNS, TCP, TLS puis HTTP enchaînent plusieurs échanges avant que le premier octet utile ne circule. Le modèle est volontairement simplifié (il ignore par exemple les connexions réutilisées).
Le point essentiel : lent ou mort ?
Un nœud A envoie une demande à B et attend. Au bout de 2 secondes sans réponse, que sait A ? Rien de certain. B peut être en panne, le réseau peut avoir perdu le message, ou la réponse peut arriver dans 3 secondes. Depuis A, ces trois cas sont indiscernables. La seule arme est le délai d'attente (timeout), qui est une hypothèse, non une preuve : l'ajuster trop court déclare « mort » un nœud simplement lent ; trop long, il retarde toute réaction.
Ce que cela ne garantit pas
Un faible RTT mesuré ce matin ne garantit pas celui de demain. La latence varie (congestion, route modifiée) ; un protocole sérieux ne suppose pas de borne, ou l'assume explicitement comme hypothèse.
En bref
- Débit = largeur du tuyau, latence = sa longueur ; les petits messages sont dominés par la latence.
- La lumière dans la fibre impose un minimum d'environ 1 ms d'aller-retour par 100 km (ordre de grandeur).
- On ne peut pas distinguer un nœud lent d'un nœud mort ; un timeout est un pari.
Outil interactif
Parcours d'une requête web
Quatre étapes entre la saisie d'une adresse et l'affichage de la page, et ce que voit à chaque étape quelqu'un qui écoute le réseau (Wi-Fi public, fournisseur d'accès).
Étape 1 sur 4
Résolution DNS
Le navigateur demande à un résolveur l'adresse IP de exemple.org (requête A/AAAA).
Ce que voit un observateur sur le chemin
HTTP (non chiffré)
- Le nom demandé (exemple.org) et l'adresse IP obtenue, en clair sur le port 53, sauf DNS chiffré.
- Qui interroge quel résolveur, et quand.
HTTPS (TLS)
- Identique : HTTPS ne protège pas la requête DNS. Le nom demandé est visible, sauf si DNS chiffré (DoH, DoT, DoQ) est activé.
- Avec DNS chiffré : l'observateur voit seulement que vous parlez à votre résolveur, ni le nom ni la réponse. Le résolveur, lui, voit toujours le nom.
« Observateur sur le chemin » : un tiers qui lit le trafic sans en être un des deux bouts (réseau Wi-Fi, fournisseur, routeur intermédiaire). Il ne voit pas ce que voit le serveur lui-même.
